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23 févInternet au service des produits culturels ?
9 mar
Les produits culturels subissent généralement le joug de ce que les économistes appellent « l’effet superstar » : les ventes sont concentrées sur seulement quelques produits très vendeurs (on parle aussi de « règle des 80/20 » : 80 % des ventes se font sur 20 % des produits). En 2004, le journaliste Chris Anderson avait pourtant suggéré qu’Internet pourrait changer la donne. Grâce aux coûts de fonctionnement réduits des magasins en ligne, l’offre peut en effet y être pléthorique. La mondialisation des réseaux engendrerait ainsi un « marché de niches », où beaucoup de produits se vendraient en quantités relativement faibles mais suffisantes pour en assurer la rentabilité. Autant de gagné pour la diversité culturelle.
Séduisante, cette hypothèse dite de la « longue traîne » se vérifie-t-elle dans les faits ? À la marge seulement, répondent les économistes Pierre-Jean Benghozi et Françoise Benhamou. Étudiant les ventes de CD en France entre 2001 et 2005, ils constatent que 10 % des produits représentent 90 % des ventes, les ventes sur internet modifiant à peine ce fort « effet superstar ». De même, les livres à court tirage (moins de 800 exemplaires), ignorés par les grandes librairies, ne font pas de deuxième carrière sur le web. En revanche, les 10 % de vidéos les plus vendues sur internet en 2005 ne concentrent « que » 68 % des ventes par ce biais (90 % hors internet). Inversement, les 50 % de vidéos qui se vendent le moins bien totalisent 6,67 % des ventes sur le réseau, contre seulement 1,12 % des ventes physiques.
Selon les auteurs, outre qu’on ne doit pas exagérer les gains liés à la dématérialisation, il y a des limites aux capacités d’investigation des consommateurs, que la profusion de l’offre peut faire fuir. De fait, l’espoir peut naître de nouveaux mécanismes de sélection et d’information, qui lieraient les produits « superstars » et les produits obscurs, à l’instar de ce que proposent certains sites : « Vous avez aimé ceci, sans doute aimerez-vous cela… ». La longue traîne n’a pas encore fait long feu…
A lire :
Pierre-Jean Benghozi et Françoise Benhamou, « Longue traîne : levier numérique de la diversité culturelle ? », Culture prospective, octobre 2008
Menaces sur le droit d’enquêter
8 marCet article (avec une version courte de l’entretien) a été publié dans le n° 211 de Sciences Humaines
Livres retirés de la vente, procès en diffamation, recherches enterrées : enquêtés et commanditaires n’hésitent plus à faire valoir leur droit de regard sur les recherches en sciences humaines. Le sociologue Sylvain Laurens en appelle à la création d’un véritable « droit à la connaissance ».
Stupeur dans les sciences humaines : les enquêtés se rebiffent. Ceux qui d’ordinaire se laissaient docilement interviewer, questionner, objectiver par les sociologues n’hésitent désormais plus à contrôler l’usage qui est fait des données qui les concernent. Le sociologue Frédéric Chateigner a dû ainsi retirer de la vente un livre restituant son enquête auprès de cercles d’écrivains amateurs : l’un des enquêtés, bien qu’anonymisé, s’était reconnu et avait estimé que l’ouvrage portait atteinte à sa vie privée. Le livre a depuis reparu sous un autre titre, expurgé des éléments concernant cette personne (1). Plus récemment, des politistes ont été condamnés pour diffamation envers un mouvement indépendantiste savoisien, qu’ils avaient décrit, preuves à l’appui, comme « partisan du recours à la violence ». Le jugement a été annulé en appel, mais pour des raisons de forme (les faits étaient prescrits) et non en raison des arguments avancés par les chercheurs. On peut aussi citer le cas de l’écrivaine Victoria Thérame, qui a publié un « droit de réponse » dans la revue Genèses, suite à la publication d’un article de la sociologue Delphine Naudier consacré à son cas. V. Thérame, qui lui avait accordé des entretiens et fourni de la documentation, s’est sentie trahie par l’analyse que la chercheuse faisait de sa carrière littéraire, analyse jugée méprisante, réductrice et truffée d’erreurs factuelles (2).
Ce n’est donc sans doute pas un hasard si dans les revues de sciences sociales se multiplient depuis peu les réflexions sur l’éthique ou la déontologie du chercheur, souvent à partir des problèmes que pose l’enquête de terrain. Que faire des informations dont le haut fonctionnaire qui vous les donne vous glisse que « vous n’êtes pas obligé de les mettre dans votre thèse… » ? Faut-il soumettre le résultat d’enquêtes aux enquêtés afin de l’améliorer ? Peut-on enregistrer ou observer des individus à leur insu (3) ? Ces dilemmes ne sont certes pas nouveaux, mais en général le chercheur était relativement seul pour les résoudre. Il semble émerger chez les chercheurs, devant les nouvelles exigences auxquelles ils font face, un désir de leur apporter une réponse collective et formelle. D’où par exemple des tentatives, pour l’heure inabouties, d’élaboration de chartes déontologiques au sein des associations professionnelles de sociologues ou de politistes. Car les enquêtés ne sont pas les seuls à se manifester : de plus en plus de travaux en sciences humaines sont financés sur contrat par des institutions, des entreprises qui peuvent bloquer la diffusion des résultats si ces derniers ne leur plaisent pas, en revendiquant la propriété intellectuelle de l’enquête.
Tags:éthique, déontologie, enquête, procès, sciences sociales, sylvain laurens
Faut-il écouter les prostituées ?
8 mar« En face des déclarations officielles les plus dignes et les plus sûres, on accorde un crédit à des gens de la plus basse catégorie. Nous n’avons pas à porter aux nues les déclarations des souteneurs et des prostituées. » Ainsi s’exprime le 17 juillet 1919, Pierre Le Luc, représentant français au sein d’un comité d’experts chargé par la Société des Nations de faire un rapport sur la traite des femmes et des enfants. Le sociologue Jean-Michel Chaumont, qui a exhumé ces archives, montre comment ce comité a sciemment écarté certaines sources qui contredisaient les conclusions dramatiques auxquelles il souhaitait arriver : la traite existe, de nombreuses femmes en sont victimes, et il faut leur « porter secours » en les rapatriant dans leur pays d’origine…
Tags:parole, prostitution, sociologie, stress post-traumatique
Philippe Breton, moraliste ?
8 marVous n’êtes sans doute pas passés à côté de l’info : la journaliste Florence Aubenas a publié la semaine dernière Le quai de Ouistreham, compte-rendu d’une enquête par immersion au pays de la précarité. Je n’ai pas encore lu le livre, mais un récent billet du sociologue (?) Philippe Breton (blog) m’a incité à aller lire les bonnes feuilles sur le site du Nouvel Obs pour me faire une idée.
Car le chercheur n’a pas aimé – enfin, on comprend pas trop s’il a lu le livre ou pas, mais en tout la démarche ne lui plait pas. Résumé de l’argument (dans le désordre) : F. Aubenas a masqué son identité, et c’est mal. Car non seulement elle ne nous apprend rien (la précarité, ça va on a compris), mais elle a enfreint la déontologie journalistique en usant du mensonge et de la ruse. Jamais d’ailleurs les sciences sociales ne se permettraient ça. De plus ce qui fonde le journalisme est le refus “de passer de l’autre côté du miroir” (sic). Enfin, quel mépris pour le bas-peuple que cette visite-éclair de la part de cette “parisienne aisée” (re-sic) !
Le billet est vraiment étonnant, mélange de puritanisme méthodologique et de démagogie moralisante. Je ne cherche pas à défendre F. Aubenas, mais les critiques exposées ici me semblent particulièrement fallacieuses. Pour un blog consacré à l’argumentation, c’est dommage ! Petite contre-argumentation.
Tags:déontologie, florence aubenas, médias, philippe breton, sciences sociales


